Jean-Georges Kastner (1810-1867)
Télécharger le PDF de la notice
Jean-Georges Kastner occupe une position singulière dans la vie musicale du XIXe siècle. Né à Strasbourg dans une famille germanophone, il étudia la théologie avant de se tourner définitivement vers la musique, s'installant à Paris en 1835 et étant naturalisé citoyen français. Ce double héritage culturel — Alsacien de naissance, Parisien d’adoption — influença tout ce qu’il écrivit. Kastner fut simultanément un compositeur, un théoricien, un journaliste, un folkloriste et un historien amateur d’une ambition remarquable, même si parfois indisciplinée. Par conséquent, sa production littéraire est vaste et hétérogène, couvrant des traités pédagogiques rigoureux, d’éphémères critiques publiées dans la presse musicale et un genre entièrement sui generis, fruit de son invention : le livre-partition, une publication hybride combinant un essai musicologique approfondi avec une composition musicale originale pour chœur, solistes et orchestre. Si ses écrits sont restés en marge de l’attention musicologique, c’est en partie parce qu’ils résistent à toute catégorisation facile et en partie parce que Kastner lui-même était davantage un homme porté sur la synthèse que sur l’originalité. Compilateur infatigable des idées d’autrui, il était au sommet de son art lorsqu’il cartographiait un terrain intellectuel. Au contraire, c’est lorsqu’il s’aventurait à émettre ses propres jugements qu’il se montrait le plus faible. Ses écrits abordent un éventail extraordinaire de sujets : la musique militaire, l’orchestration, les instruments anciens et médiévaux, la danse des morts, les harpes éoliennes, les cris de rue de Paris, la mythologie des sirènes, les proverbes et expressions idiomatiques liés à la musique en français, et les relations entre la musique et la cosmologie. Conduit parallèlement à tout cela, un projet encore plus ambitieux fut interrompu seulement par sa mort soudaine en 1867. Il s’agissait d’une vaste Encyclopédie de la musique à laquelle il travailla pendant près de deux décennies et qu’il laissa incomplète.
Correspondance
La correspondance conservée de Kastner, bien qu’elle ne fasse pas encore l’objet d’une édition critique complète, met en lumière une carrière fondée sur de vastes réseaux professionnels. Parmi ses correspondants les plus importants figurent le musicologue Edmond de Coussemaker, avec lequel il partagea un intérêt pour la musique médiévale ; le pianiste et pédagogue Heinrich Panofka ; le compositeur François Bazin, un ancien camarade de promotion au Conservatoire de Paris ; Jules Lovy, critique et éditeur ; et Stephen Heller, dont Kastner a rendu compte de plusieurs œuvres dans la presse. Il correspondit également avec Paul Mercadier sur des questions d’acoustique, et entretint des liens avec Henri-Montan Berton, auprès duquel il avait étudié la composition au Conservatoire. Ses lettres à Giacomo Meyerbeer et à Maurice Schlesinger, l’éditeur de la Revue et Gazette musicale de Paris, documentent son intégration au sein du milieu musical parisien durant la monarchie de Juillet, la Deuxième République et le Second Empire.
Journalisme
Kastner rejoignit le comité de rédaction de la Revue et Gazette musicale de Paris en 1836 et contribua régulièrement à ce périodique au cours des décennies suivantes. Ses écrits journalistiques publiés en 1843 sont représentatifs de l’étendue de son registre : ils incluent un mémoire substantiel sur l’état de la musique en Allemagne, un article sur les manuscrits autographes de Cherubini et une série de recensions portant sur des œuvres de Gustave Héquet, du Prince de la Moskowa, de Stephen Heller et Heinrich Wilhelm Ernst, de Louise Farrenc (dont il fit une critique élogieuse des quintettes pour piano), de Charles Dancla et de George Onslow. Ces critiques sont consciencieuses plutôt que brillantes, et Kastner n’a jamais été le polémiste que fut Berlioz ; sa prose critique privilégie le résumé et la description au détriment de la prise de parti ou de la satire. Pourtant, pris dans leur ensemble, ses écrits journalistiques constituent une chronique détaillée de la vie musicale parisienne sur trois décennies.
Traités théoriques
Les deux principaux traités de Kastner traitent respectivement de l’orchestration et de la musique militaire. Le Traité général d'instrumentation (1837 ; deuxième édition augmentée : 1844) parut peu de temps avant le célèbre traité de Berlioz et visait explicitement les étudiants et les jeunes compositeurs, en conservant tout du long un ton didactique plutôt qu’artistique. Alors que le traité de Berlioz fait appel à l’imagination et encourage des approches créatives en matière de timbre, de doublure et de couleur, celui de Kastner constitue un inventaire méthodique des capacités de chaque instrument, conçu pour une utilisation pratique en classe. Kastner, qui parlait couramment le français mais ne fut jamais entièrement à l’aise avec son vocabulaire musicologique, eut notamment recours aux conventions allemandes lorsque le français lui semblait insuffisant : son approche des registres d’octave, par exemple, adopte le système germanique (contre-octave, grande octave, deuxième petite octave, etc.), plutôt que de se limiter à la notation numérique. Cette attention soutenue portée aux particularités de la langue française semble avoir suscité une fascination durable pour les usages linguistiques, laquelle devait finalement aboutir à la Parémiologie musicale de la langue française, un recueil d’expressions idiomatiques et de proverbes liés à la musique. Le Manuel général de musique militaire (1848), qui constitue à la fois une histoire complète et un guide pratique de la musique militaire à travers les cultures et les siècles, demeure son ouvrage de référence le plus consulté et est le fruit de plusieurs années de recherches archivistiques.
Les livres-partitions
La contribution la plus originale de Kastner à la culture musicale est le livre-partition, un genre qu’il développa à travers neuf publications entre 1852 et 1858. Ces ouvrages, qui comprennent Les Danses des morts (1852), La Harpe d’Éole et la Musique cosmique (1856), Les Voix de Paris (1857) et Les Sirènes (1858), combinent de longs essais musicologiques et historiques avec des compositions musicales originales dont les sujets correspondent à ceux des essais. Les compositions elles-mêmes, d’une envergure ambitieuse et d’un genre hybride, révèlent un compositeur peu enclin à se plier à la tradition et aux conventions. Kastner fit preuve de franchise quant à la nature synthétique de ces ouvrages : ils s’appuient largement sur des sources secondaires et doivent être considérés comme des synthèses érudites plutôt que comme des études strictement scientifiques. Dans une certaine mesure, il s’agit de projets de vanité, l’œuvre d’un historien amateur aisé et fortuné se consacrant à des passions ésotériques. Pourtant, il s’agit également d’œuvres musicales à programme, dont le « programme » est un volume entier de prose.
Les Danses des morts est peut-être le plus important livre-partition de Kastner. Sa première partie retrace le concept de danse des morts depuis l’Antiquité jusqu’au Moyen Âge, en répertoriant les monuments, fresques, manuscrits et autres objets connus du patrimoine culturel européen. Sa seconde partie se concentre sur les instruments de musique représentés dans ces œuvres, pour aboutir à une composition originale, La Danse macabre, avec un texte du poète et bibliothécaire Édouard Thierry (1813-1894), lequel devait également fournir le texte de la cantate qui conclut Les Voix de Paris. Kastner avance une thèse interprétative audacieuse : le squelette présent dans l’iconographie de la danse macabre n’est pas une simple personnification de la Mort, mais une larve, un esprit fantomatique issu de la tradition classique, ce qui explique pourquoi les artistes le représentaient en train de danser et de jouer d’un instrument.
Les Voix de Paris (1857) est le livre-partition qui anticipe de la manière la plus claire ce que nous appellerions aujourd’hui les sound studies. Son titre complet en annonce à la fois la portée et la méthode : Essai d’une histoire littéraire et musicale des cris populaires de la capitale depuis le Moyen Âge jusqu'à nos jours, précédé par une introduction philosophique sur la nature du cri en tant que phénomène vocal, et suivi par les Cris de Paris, une Grande Symphonie humoristique vocale et instrumentale en trois parties. L’idée directrice de l’ouvrage est exposée dès les premières pages : les grandes villes possèdent leur propre musique, une « musique sociale » constituée par la superposition des cris individuels et collectifs qui emplissent leurs rues, et Paris offre cette matière sous une forme particulièrement riche. Kastner invite le lecteur à écouter le paysage sonore urbain de manière symphonique et à prêter attention aux cris des poissonnières, des chiffonniers, des rémouleurs et des marchands de pâtisseries comme à autant d’éléments instrumentaux d’un vaste concert, désordonné mais potentiellement organisable. Cet essai historique retrace la documentation littéraire et musicale des cris de rue parisiens, du XIIIe siècle à la période révolutionnaire, puis jusqu’au milieu du XIXe siècle, pour aboutir à une étude comparative des cris de rue dans différentes villes étrangères, du Caire à Londres en passant par Madrid. Bon nombre des exemples transcrits reproduisent des œuvres musicales plus anciennes dans lesquelles figuraient des cris de rue parisiens ; aucune preuve concrète n’indique que Kastner ait arpenté les rues de Paris pour transcrire ces cris à l’oreille. L’ensemble est traversé par un argument philosophique, redevable avant tout à Wilhelm von Humboldt et au physiologiste Colombat de l’Isère, selon lequel le cri indiscipliné de l’ouvrier occupe une position structurellement significative entre la parole et le chant, reliant les origines du langage à celles de l’art lyrique, et faisant ainsi du bruit de la ville non pas une simple donnée sociologique, mais un témoignage esthétique et anthropologique de premier ordre. Les Voix de Paris a été une source d’inspiration pour les compositeurs en quête de la couleur locale parisienne, et il est fort probable que Jacques Offenbach et Gustave Charpentier aient consulté l’ouvrage de Kastner au moment de composer respectivement Mesdames de la Halle (1858) et Louise (1900).
Le livre-partition Les Sirènes explore le mythe des sirènes depuis l’Antiquité classique jusqu’aux traditions nordiques et germaniques, en passant par les nixes, les ondines et les walkyries d’Europe du Nord, jusqu’aux korrigans bretons, aux roussalki slaves, à la Lorelei, au Fossegrim et à Mélusine, montrant comment ces figures ont été intégrées à la démonologie chrétienne tout en conservant leur caractère musical essentiel. La conclusion comparative de Kastner est élégante : la sirène classique séduit par son chant hypnotique qui mène doucement à la mort, tandis que son homologue nordique provoque la frénésie, des danses endiablées et une ruine violente ; pourtant, ces deux traditions partagent un noyau symbolique commun : le pouvoir de l’enchantement musical. Publié en 1858, soit à peine un an après Les Voix de Paris, ce qui est remarquable, Les Sirènes est antérieur à la Tétralogie de Wagner et ne saurait par conséquent y faire référence. Kastner fait toutefois remarquer que Tannhäuser s’inspire de la légende du Venusberg dont il vient de parler, et identifie l’enchanteresse de Lohengrin comme appartenant à la famille des esprits aquatiques du Nord. Cet ouvrage constitue donc une lecture de référence indispensable pour comprendre les sources mythologiques de Wagner, de Dvořák et d’autres compositeurs. Il soulève en outre la question, restée sans réponse, de savoir si ces compositeurs connaissaient directement l’œuvre de Kastner.
Les écrits de Kastner demeurent en grande partie inexplorés, sa correspondance inédite et son projet d’Encyclopédie de la musique inachevé. Remarqué de son temps par Fétis, cet auteur mérite d’être reconsidéré, tant comme chroniqueur de la vie musicale parisienne du milieu du XIXe siècle que comme un précurseur de la musicologie comparée avant la lettre.
Jacek BLASZKIEWICZ
25/07/2026
Trad. Matthieu Cailliez
Pour aller plus loin :
Livres-partitions
Les danses des morts : Dissertations et recherches historiques, philosophiques, littéraires et musicales sur les divers monuments de ce genre qui existent ou qui ont existé tant en France qu’à l’étranger (livret d’Édouard Thierry), Paris, Brandus et Dufour, 1852.
Musik der Zigeuner : Les Romnitschels (livret de Francis Maillan), Paris, 1853.
Les chants de la vie : Recherches historiques sur le chant en chœur pour voix d’hommes, Paris, Brandus et Dufour, 1854.
Les chants de l’armée française : Essai historique sur les chants militaires des français (livret de Francis Maillan), Paris, Brandus et Dufour, 1855.
La harpe d’Éole et la musique cosmique : Études sur les rapports des phénomènes sonores de la nature avec la science et l’art (livret de Francis Maillan), Paris, Brandus et Dufour, 1856.
Les voix de Paris : Essai d’une histoire littéraire et musicale des cris populaires de la capitale depuis le Moyen Âge jusqu’à nos jours (livret d’Édouard Thierry), Paris, Brandus et Dufour, 1857.
Les sirènes : Essai sur les principaux mythes relatifs à l’incantation (livret de Francis Maillan), Paris, Brandus et Dufour, 1858.
Untersuchungen über die Beziehungen der Musik zum Mythus, Paris, Brandus et Dufour, 1866.
Parémiologie musicale de la langue française, ou explication des proverbes, locutions proverbiales, mots figurés qui tirent leur origine de la musique, accompagnée de recherches sur un grand nombre d’expressions du même genre empruntées aux langues étrangères (livret d’Édouard Thierry), Paris, Brandus et Dufour, 1866.
Écrits théoriques
Grammaire musicale, comprenant tous les principes élémentaires de musique, la mélodie, le rhythme, l’harmonie moderne, et un aperçu succinct des voix et des instruments, à l'usage des amateurs et des artistes, Paris, Henri Lemoine, 1837.
Traité général d’instrumentation, Paris, E. Minier, 1837 (2e éd. 1844).
Théorie abrégée du contrepoint et de la fugue, Paris, A. Chabal, 1842.
Mémoire sur l’état de la musique en Allemagne, Paris, s.n., 1843.
Manuel général de musique militaire à l’usage des armées françaises, Paris, Firmin Didot frères, 1848.
Les Bohémiens (incomplet), Bibliothèque nationale de France, 55 p.
Sélection d’écrits biographiques sur Kastner
« Kastner (le docteur Jean-Georges) », in : François-Joseph Fétis, Bibliographie universelle des musiciens et bibliographie générale de la musique, Paris, 2e éd., 1866, t. 4, p. 480-487.
Hermann Ludwig, Jean Georges Kastner: ein elsässischer Tondichter, Theoretiker, und Musikforscher, sein Werden und Wirken, Leipzig, Breitkopf & Härtel, 1886, 3 vol.
« Johann Georg Kastner », in : Philipp Spitta, Musikgeschichtliche Aufsätze, Berlin, Gebrüder Paetel, 1894, p. 333-361.