Joachim Stutschewsky (1891-1982)
Télécharger le PDF de la notice
Dans la préface de son ouvrage Musika Yehudit [Musique juive] publié en 1946, le compositeur, violoncelliste, pédagogue et spécialiste de la musique juive Joachim Stutschewsky déclara que « la mission d’un artiste n’est pas de parler, mais plutôt de créer… pendant de nombreuses années, j’ai refusé de parler de musique… et ce n’est qu’ici, en terre d’Israël, sous la pression de plusieurs collègues, que je me suis résolu à le faire… » Malgré cette affirmation, Stutschewsky commença à exprimer son opinion dans la presse écrite une vingtaine d’années auparavant, tout en se forgeant une identité de fervent défenseur de la musique juive, et continua à le faire pendant plusieurs décennies.
Le corpus de ses écrits porte principalement sur les aspects historiques, sociaux et analytiques de la musique juive, et comprend cinq livres, une autobiographie et plus de 380 articles publiés dans divers journaux, revues et magazines en Europe, en Palestine et en Israël. Les brouillons de ses discours, ses notes de programme, ses critiques de concerts et son abondante correspondance offrent une perspective plus large. Dans ce corpus sont également inclus six volumes de méthode pour le violoncelle qui sont encore utilisés aujourd’hui. Das Violoncellspiel, accompagné de Studien zu einer neuen Spieltechnik auf dem Violoncell et Neue Etüden-Sammlung, a été publié en volumes continus par Schott entre 1927 et 1938, avec plusieurs rééditions dans les années 1960, toutes accompagnées de commentaires supplémentaires. Plusieurs recueils de mélodies et de chansons folkloriques juives et israéliennes, compilés et édités par Stutschewsky, sont accompagnés de textes introductifs et comprennent l’ouvrage collaboratif Zemer Am [Chants communautaires : recueil de folklore musical juif] (1945), ainsi que les anthologies plus tardives 120 Chassidic Melodies (1950) et Chassidic Tunes (1970).
Dans ses Mémoires publiées en 1977, l’auteur revient sur son enfance à Romny, en Ukraine, où il est né dans une famille de musiciens klezmer. Il décrit ensuite ses études à Leipzig qui l’ont conduit à une carrière de violoncelliste classique en Europe, avec une inclination croissante pour la composition. Sa vie d’adulte en Palestine, suite à son immigration depuis Vienne en 1938, peu après l’Anschluss, a été marquée par une lutte incessante et acharnée pour la diffusion, la connaissance, la valorisation et la pratique de la musique juive. Outre la description de sa vie quotidienne, souvent présentée sur un ton alliant émotion et subjectivité, les Mémoires témoignent de son univers musical riche et varié. Un exemple frappant en est la description détaillée de sa rencontre, en tant que membre du Quatuor Kolish, avec plusieurs compositeurs de la Seconde École de Vienne dans les années 1920.
L’intérêt de Stutschewsky pour les questions sociales et historiques commença lorsque son séjour à Zurich fut prolongé en raison du déclenchement de la Première Guerre mondiale. Bien qu’il continuât à se produire en concert avec son ami, le violoniste Alexander Schaichet (1887-1964), les événements dramatiques de cette période, ainsi que ses rencontres avec des groupes sociaux juifs locaux, firent naître en lui un dilemme fondamental entre son identité d’artiste international et le nationalisme juif. L’intérêt croissant pour le nationalisme juif parmi les Juifs russes, qui conduisit à la création de la Société pour la musique juive à Saint-Pétersbourg en 1909 par des compositeurs tels que Joseph Achron, Alexander Krein et Yoel Engel, l’encouragea à se définir avant tout comme un musicien juif. Cela influença de manière considérable non seulement son travail de compositeur, qui en était encore à ses débuts, mais aussi la grande majorité de ses écrits.
Durant son séjour à Vienne entre 1924 et 1938, Stutschewsky commença à publier des articles sur divers aspects de la musique juive, notamment des textes sur les maisons d’édition juives et plusieurs articles consacrés aux fondateurs et aux membres de la Société de musique juive. Son style littéraire ressemble souvent à celui d’un manifeste, et il est clair qu’il s’efforçait de convaincre ses lecteurs de l’importance de son sujet. Il restait toutefois hésitant quant à la direction à prendre, déclarant dans son ouvrage Mein Weg zur jüdischen Musik [Mon chemin vers la musique juive], publié en 1935, que le « chemin » n’était pour l’heure qu’une ligne, laquelle devait mener avec un peu de chance à la construction de la route souhaitée. Il se plongea progressivement dans l’histoire de la musique juive et spécifia les différents types de chansons folkloriques, avec leurs textes originaux, traductions et exemples musicaux, dans son ouvrage consacré en 1958 au folklore musical des Juifs d’Europe de l’Est ; mais son œuvre majeure reste sans aucun doute son livre sur la vie et la musique des musiciens folkloriques juifs, les Klezmorim.
Lorsqu’il reçut le prestigieux prix Engel pour Klezmorim, Stutschewsky expliqua que son objectif principal, en écrivant cet ouvrage, avait été de réfuter l’idée répandue selon laquelle les musiciens juifs de renom n’étaient apparus qu’à la fin du XIXe siècle. À l’inverse, il affirma que les musiciens juifs étaient actifs depuis des centaines d’années sur plusieurs continents et fonda son affirmation sur diverses sources. Il s’opposa également de manière farouche aux classifications passées des musiciens klezmer comme primitifs ou dilettantes, et analysa des caractéristiques et thèmes musicaux spécifiques, tels que les types mélodiques, les motifs rythmiques, l’improvisation et l’ornementation. Un autre aspect du livre est la description de musiciens klezmer remarquables, tels que les violonistes Podhocer (Aharon Moshe Cholodenko) et Stempenyu, lequel devint l’un des personnages principaux du célèbre roman de Sholem Aleichem. Dans son roman biographique sur un autre musicien juif, le chantre Joel David ‘Baalhabes’ - Der Wilner Balebesel - écrit dix ans plus tard, les faits historiques et les légendes populaires s’entremêlent.
La vaste correspondance de Stutschewsky avec ses collègues, les éditeurs de musique et les institutions musicales constitue une source documentaire extrêmement précieuse, non seulement parce qu’elle fournit des informations spécifiques et détaillées sur divers événements, mais aussi parce qu’elle permet de brosser un portrait plus personnel et intime de sa vie. Les lettres les plus intéressantes sont celles échangées avec plusieurs amis musiciens partageant les mêmes convictions et rédigées dans un ton informel. Il s’agit notamment des lettres entre Stutschewsky et son excellent ami Alexander Schaichet, ainsi que son épouse, la pianiste Irma Schaichet à Zurich, ou encore de sa correspondance avec Joseph Achron, lequel avait émigré aux États-Unis en 1925. Stutschewsky et Achron non seulement échangèrent leurs expériences en tant que compositeurs juifs contemporains et s’entraidèrent pour la publication de textes musicaux et littéraires, mais ils débattirent également de questions fondamentales concernant la musique juive, qu’ils considéraient comme essentielle pour le progrès du peuple juif et le développement de la vie culturelle en terre d’Israël.
Anat VIKS
28/01/2024
Trad. Matthieu Cailliez
Pour aller plus loin
L’ensemble du patrimoine de Stutschewsky et ses archives, comprenant des manuscrits musicaux et des textes originaux, principalement en allemand, sont conservés au Felicja Blumental Music Center & Library (26 Bialik St., Tel Aviv).
Les éditions publiées des ouvrages de recherche de Stutschewsky sur la musique juive comprennent :
Mein Weg zur jüdischen Musik [Mon chemin vers la musique juive], Vienne, Jibneh Musikverlag, 1935.
Musika Yehudit: Mahuta ve'Hitpatẖuta [La musique juive, son essence et son évolution], Tel Aviv, Newman, 1946.
Folklore Musikali shel Yehudei Mizraẖ Eiropa [Folklore musical des Juifs d’Europe de l’Est], Tel Aviv, Hemerkaz le'Tarbut ve'H̱inuẖ, 1958.
Ha'Klezmerim, Toldotehem, Oraẖ H̱ayehem vi'Yezirotehem [Klezmorim : leur histoire, leur mode de vie et leurs compositions], Jérusalem, Bialik Institute, 1959.
Der Vilner Balebesl (1816-1850): Legende vegn a Yiddishe-muzikalishn gaon, biographishe derzeilung [Le chantre de Vilnius : légendes autour d’un génie musical juif, une biographie], Tel Aviv, Peretz, 1968.
Son autobiographie :
Korot H̱ayav shel Musikay Yehudi: H̱aim bli Psharot [Mémoires d’un musicien juif : une vie sans compromis], Tel Aviv, Poalim, 1977.
Nouvelles éditions allemandes :
Der Wilnaer Balebessel: Texte und Briefe, Wiesbaden, Harrassowitz Verlag, 2013, édité par Silja Haller, Antonina Klokova et Sophie Zimmer.
Jüdische Spielleute („Klezmorim“): Geschichte, Lebensweise, Musik, Wiesbaden, Harrassowitz Verlag, 2019, édité par Joachim Klein.
Pour une sélection de ses articles, voir également : Be'Ma'agalei ha'Musika ha-Yehudit [Sur la musique juive], Tel Aviv, Hakibbutz Hameuchad, 1988.
| prénom | Joachim |
|---|---|
| nom | Stutschewsky |
| année de naissance | 1891 |
| année de décès | 1982 |